Le blog de Jean-David Desforges

Le Treasure Act ou quand la science passe après le saccage

7 Juin 2017 , Rédigé par Jean-David Desforges Publié dans #Quand la science passe après le pillage, #Mes billets

Treasure Act et Portable Antiquities Scheme sont invoqués ad nauseam par les chasseurs de trésor français, au point qu'ils en arrivent à prôner un Treasure Act à la Française. Sans vraiment comprendre ce que cette formule issue du lobbying des vendeurs de détecteurs et des marchands de monnaies (et autres artefacts archéologiques et historiques) signifie, ils l'assènent de toutes les manières comme LA solution au pillage du patrimoine enfoui en France. Regardons d'un peu plus près la réalité de ce système, loin du mythe qui brille dans les yeux des Continentaux, largement entretenu par les Britanniques qui, malgré la situation actuelle du Brexit, rêvent d'exporter leurs règlements, et d'engranger les bénéfices qui en découleraient.

En effet, avant de détecter un magot, il faut se payer le détecteur de métaux.

Définition

Le Treasure Act et le Portable Antiquities Scheme (PAS) sont pour le premier, une loi, pour le second, un dispositif réglementaire ayant cours en Angleterre, au Pays de Galles et en Irlande
du Nord. Elle concerne la découverte d’objets anciens cachés ou enfouis en or ou argent que personne ne peut revendiquer à part le propriétaire du fonds et l’inventeur.

Depuis 1996, le Treasure Act stipule qu’un trésor est :

  1. Tout objet d’au moins 300 ans comprenant 10% de son poids en matière précieuse ;
  2. Tout objet d’au moins 200 ans d’un intérêt exceptionnel historique, archéologique ou culturel.

Il est obligatoire que la découverte soit déclarée dans les deux semaines à compter du moment où l’inventeur suppose qu’il s’agit d’un trésor au coroner le plus proche. Il peut donc s’écouler
des années avant que la découverte soit portée à la connaissance de l’administration.

Glorification de la trouvaille par un «détectoriste». Il pose pour le journal les deux pieds sur un squelette, à l’aplomb des objets métalliques signalés par son appareil.

Glorification de la trouvaille par un «détectoriste». Il pose pour le journal les deux pieds sur un squelette, à l’aplomb des objets métalliques signalés par son appareil.

Subtilités

Cette loi concerne toutes les trouvailles, quel que soit le mode de la découverte, à l’exclusion des archéologues en mission. Pour encourager la déclaration, la découverte est susceptible d’être achetée. Le Treasure Valuation Committee, organisme indépendant, donne au nom de la Couronne, une estimation de la découverte au prix du marché. Les musées peuvent se porter acquéreurs. Dans le cas contraire, l’inventeur dispose librement de la découverte.

Les origines

Ce système découle de la libéralisation thatchérienne du début des années 1980 où le rôle de l’Etat est fortement diminué. Il est aussi l’aboutissement d’un fort lobbying des professionnels
de la chasse au trésor et des numismates contre les archéologues et les médiateurs scientifiques.

Et maintenant ?

Le Treasure Act et le PAS ne reposent sur aucune préoccupation de sauvegarde du patrimoine archéologique. Ils sont dans les faits une incitation à la chasse au trésor, autrement dit à la fouille archéologique sauvage. Pete Wilson, de l’English Heritage, l'a démontré en 2009 que la vénalité du public l’emporte naturellement sur l’intérêt scientifique. Cette même année, il a été observé que 400 à 500 objets archéologiques déclarés découverts en Angleterre, au Pays de Galles et en Irlande du Nord, ont été mis en ligne par jour sur des sites comme Ebay.

En 2014 et 2015, des réformes sont intervenues dans l’organisation du PAS. Son directeur, Roger Bland, a été remercié. Les conditions de son départ restent obscures. Le PAS dépend
maintenant du Department of Learning, Volunteers and Audiences et non plus d'un département de recherche ou de conservation. Ce changement démontre parfaitement que le
PAS ne participe pas à la recherche archéologique.

Rallye de «détectoristes» autour d’un manoir. C’est l’occasion de vendre des détecteurs de métaux. On trouve aussi les objets archéologiques ne pouvant pas être rachetés par la Couronne car ne répondant pas aux critères du «treasure». L’archéologie comme science n’a aucune place dans ce type de manifestation, émanation directe du PAS.

Les limites du Treasure Act et du PAS

La possibilité d’une récompense à la fois financière et morale, largement mise en avant dans les médias, a fait que le cadre du hasard a été rapidement dépassé Le public y voit une incitation à la chasse au trésor. Naturellement, il s’est tourné vers l’outillage permettant de forcer la chance : le détecteur de métaux.

L’administration a ainsi été débordée par les réclamations de détectionnistes. Pour les gérer, le Portable Antiquities Scheme (PAS) a été organisé.

Toutes les découvertes ne peuvent pas être des trésors suivant le Treasure Act : des milliers d’objets archéologiques et historiques sont extraits des sols avec destruction des contextes et sans enregistrement.

Même si la découverte est un trésor, l’inventeur détruit les contextes archéologiques car sa seule obligation est la déclaration au coroner sous une quinzaine de jours.

Tous les trésors ne peuvent pas être acquis par les musées. Même avec des budgets pour anticiper l’absorption des découvertes, les situations financières de ces structures sont rapidement devenues critiques. Les autres missions, telles les fouilles archéologiques ou la valorisation scientifique, sont abandonnées, faute de moyen.

Bien entendu, ces dispositions sont à contre-courant des mesures protectrices du patrimoine archéologique telles que définies dans les conventions internationales de l'UNESCO et de l'Union Européenne.

Les conséquences scientifiques et économiques

  1. La légalisation de l’exploitation des sites archéologiques non classés par des individus non formés et non encadrés ayant pour but d’assouvir leur besoin de collection ou par appât du gain.
  2. La professionnalisation de « chercheurs de trésor » qui en utilisant la littérature archéologique ciblent au mieux leurs recherches et détruisent à l’échelle industrielle les sites archéologiques anglo-gallois.
  3. Une très mauvaise perception de la part du public anglais de ce qu’est l’archéologie et le sentiment très fort que l’archéologie n’est que la collecte de beaux objets.
  4. La multiplication de rallyes de détection sur des sites archéologiques où les participants, parfois venus exprès de l’étranger, payent des sommes importantes en espérant trouver des objets archéologiques de valeur - ce qui arrive régulièrement.
  5. Un coût très important pour la gestion du PAS par rapport à la fiabilité des informations contenues dans les bases de données.
  6. Le transfert de fonds normalement destinés au patrimoine vers des particuliers lors de l’indemnisation particulièrement généreuse des utilisateurs de détecteurs de métaux (plusieurs millions de livres sterling par an). Ce manque d’argent se fait cruellement ressentir pour le patrimoine non médiatisé.

Texte de loi : http://www.legislation.gov.uk/ukpga/1996/24/contents

Site promotionnel du PAS : https://finds.org.uk/

Site du National Council for Metal Detecting (NCMD) : http://www.ncmd.co.uk

Pour l'analyse des points faibles et des défaillances du PAS : Report on the operation of the Treasure Act 1996:  Review and recommandations department for culture, media and sport, 2–4 Cockspur Street, London SW1Y 5DH, October 2001.

Sur la transgression de la notion de hasard : Gill, D.W.J. The Portable Antiquities Scheme and the Treasure Act : Protecting the Archaeology of England and Wales?. Papers from the Institute of Archaeology 20:1-11, 2010.

Sur la remise en cause du PAS par les parlementaires : Par exemple, le débat au parlement britannique le 23 juin 2009. Andrew Colin Renfrew, baron Renfrew of Kaimsthorn, 23 Jun 2009, Column 1530 : « But it is clearly a great lacuna in the present legislation that the only person responsible for reporting a treasure find is the finder. Naturally, the finder should be responsible: that is the basis of the 1996 Act. It has been demonstrated through experience, however, that that is insufficient. It is clearly the case that, if a dealer is offered an object that he suspects is a treasure find - something found in recent years and obviously a gold or silver antiquity found. »

 

 

 

 

 

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