Le blog de Jean-David Desforges

Pour sauver le patrimoine culturel de la Syrie...

6 Décembre 2014 , Rédigé par Jean-David Desforges Publié dans #Patrimoine culturel et conflits

[SYRIE - IRAK] Lu sur lorientlejour.com

À la guerre civile qui n'a pas épargné les anciennes villes de Damas, Bosra, Alep, l'oasis de Palmyre, le Krak des Chevaliers et les villages antiques du nord de la Syrie classés aujourd'hui sur la liste du patrimoine mondial en danger, l'Unesco riposte en préparant la phase postconflit.

Un observatoire basé au bureau de l'organisation à Beyrouth est chargé de « recueillir toutes les informations sur la situation du patrimoine syrien et de collecter la documentation accumulée durant des décennies par les communautés locales, les missions internationales et les instituts archéologiques qui ont travaillé en Syrie. Publications, rapports, cartes, vidéos, photos ou esquisses décrivant les lieux historiques seront ainsi intégrés dans un portail d'échange d'informations techniques.

Plus tard, cette base de données sera cruciale pour la restauration ou éventuellement la reconstruction des sites détruits », explique la chef du projet Cristina Menegazzi, spécialisée dans le domaine de la conservation et la préservation des biens culturels, mais aussi dans la gestion du patrimoine à risque. « Cette plate-forme en ligne permettra aux acteurs nationaux et internationaux d'évaluer l'état du patrimoine et de partager des informations sur les structures endommagées, les objets pillés et toute forme de patrimoine immatériel en péril », ajoute Menegazzi. La mise en ligne de l'observatoire sera disponible à partir d'octobre 2015.

Dans cet objectif, un comité a été formé pour coordonner la réalisation d'une carte archéologique de la Syrie avec la participation de la Maison de l'Orient et de la Méditerranée (Mom, Lyon), du CNRS, de l'Institut français du Proche-Orient (Ifpo), de l'Université britannique de Durham, de l'Institut archéologique allemand et du Musée d'art islamique de Berlin.

Financé par l'Union européenne, ce projet, qui a pour partenaires institutionnels les organisations internationales de l'Icomos et l'Iccrom, considère l'héritage dans son ensemble: patrimoine bâti, mobilier et immatériel. Car ce dernier est également exposé «à de graves menaces en raison de la fragmentation sociale, du déplacement et de la migration du peuple syrien».

Destructions et pillages
Pour des raisons de sécurité, l'Unesco et d'autres organisations internationales du patrimoine culturel n'ont pas été en mesure d'entreprendre des missions d'évaluation en Syrie. «Nous n'avons donc pas une idée réelle des dégâts. Les informations sont partielles et proviennent des réseaux sociaux et des rapports de responsables », dit Mme Menegazzi. L'Unesco sait toutefois que Palmyre, le Krac des Chevaliers, l'église Saint-Siméon au nord de la Syrie, la ville d'Alep et sa citadelle «ont été transformés en champs de bataille». Les sites archéologiques, notamment Ebla, Palmyre et Mari, sont l'objet d'« un pillage systématique », et le trafic de biens culturels a atteint «des proportions sans précédent ». Le nom de Doura-Europos risque de rester uniquement dans les livres d'histoire.

Les images satellite diffusées par le département d'État des États-Unis montrent l'ampleur des fouilles sauvages menées sur le site archéologique. À Raqqa, les jihadistes de l'État islamique ont détruit à coups de bulldozer un mausolée soufi et une mosaïque byzantine à l'intérieur de la cour de la mosquée abbasside al-Mansour. À Damas, la mosquée des Omeyyades a été victime d'un obus qui a détruit une partie de la mosaïque située au-dessus de la grande porte et des dommages ont été infligés à la synagogue historique d'Eliyahu Hanabi. Des églises aussi ont été dévastées, à Alep (l'église évangélique), à Deir ez-Zor (le couvent des capucins et l'église des Saints-Martyrs, bâtie en 1928 à la mémoire des victimes du génocide arménien); quant à celles de Homs, elles ont été rasées. La liste est longue.

Pour faire court, un communiqué de presse de la Direction générale de l'Unesco résume la situation: «Selon certaines informations alarmantes, le patrimoine syrien est délibérément pris pour cible pour des raisons idéologiques. Les œuvres d'art représentant des êtres humains sont détruites par des groupes extrémistes déterminés à faire disparaître ces traces uniques de la riche diversité culturelle de la Syrie. Pas une seule strate de la culture syrienne – préchrétienne, chrétienne, musulmane – n'est épargnée. »

Flux d'objets antiques sur le marché
Une bonne nouvelle cependant. « La majorité des objets des musées nationaux a pu être transférée dans des lieux sécurisés », dit Cristina Menegazzi. Une grande partie, mais pas tous : le musée de Maarrat al-Nooman, situé dans la province d'Idlib, qui hébergeait des mosaïques byzantines, a subi plusieurs bombardements et raids des belligérants. Et les mosaïques du site d'Apamée ont été « arrachées au marteau-piqueur ». Selon le rapport présenté à l'Unesco par Maamoun Abdulkarim, directeur général des antiquités et des musées de Syrie (DGAM), « les musées d'Alep, de Deir ez-Zor, de Hama et de Homs ont été pris pour cible durant des combats ». Au nombre des pillages, le fonctionnaire syrien rapporte le vol d'une statue en bronze couverte d'or de la période araméenne au musée de Hama ; la disparition de récipients, poignards, pointes de flèche au musée ethnographique d'Alep et d'objets en céramique dans la citadelle de Jaabar.

Au-delà des destructions causées par les combats, l'Unesco s'inquiète des «vols » d'objets anciens et des «fouilles clandestines ». Lors d'un briefing pour la presse, le sous-directeur de l'Unesco, Francesco Bandarin, avait mis l'accent sur un trafic « perpétré par des groupes puissants». «Il y a un flux d'objets sur certains marchés et on trouve déjà des pièces volées à Beyrouth », a-t-il dit. On rapporte qu'à Mardine, des policiers turcs ont arrêté des contrebandiers transportant 334 pièces d'antiquités des époques sumérienne et assyrienne.

À la différence de ceux exposés dans les musées, les objets, issus de fouilles clandestines, n'ont pas été catalogués et sont tout particulièrement menacés. « N'étant pas inventoriés ni photographiés, s'ils ne sont pas saisis aux frontières et partent sur le marché international, il est très difficile de les réclamer et de prouver leur appartenance au pays, fait observer Cristina Menegazzi. C'est pour cette raison que nous demandons à la DGAM de compléter les inventaires. Même si ce sont des inventaires d'urgence, c'est-à-dire la photo et la dimension de l'objet. C'est fondamental. »

Faire face aux besoins immédiats
Des ateliers portant sur la gestion des risques et catastrophes sont d'ailleurs organisés par le bureau de l'Unesco de Beyrouth en collaboration avec l'Iccrom et Athar pour les professionnels travaillant dans les différents départements de la Direction générale des antiquités et musées de Syrie. Les cours de formation visent à renforcer les capacités des ressources humaines pour faire face, dans la mesure du possible, aux besoins immédiats en termes de protection et d'intervention d'urgence, tels l'évacuation des collections, l'évaluation des dégâts, l'inventaire et la documentation du patrimoine, la création de réseaux pour sensibiliser la population syrienne à la diversité culturelle, et le renforcement des compétences techniques pour la phase de reconstruction et du développement postconflit.

Geneva Call
Pour monter un projet de sensibilisation à la diversité culturelle auprès des belligérants, l'Unesco fera appel à Geneva Call. Créée en 2000, cette ONG internationale traite avec les acteurs armés non étatiques de questions telles que les violences sexuelles, les enfants soldats et l'usage de mines antipersonnel. Geneva Call pourra s'impliquer auprès des acteurs armés pour mettre fin à la destruction du patrimoine syrien.

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