Le blog de Jean-David Desforges

Chasseurs de vestiges de guerre à leurs risques et périls

17 Novembre 2014 , Rédigé par Jean-David Desforges Publié dans #Fouilles et collections militaria

[FRANCE] Lu sur courrier-picard.fr

Non, ce ne sont pas des chasseurs. Enfin, disons que leur gibier n’est pas vivant. Eux guettent métal, douilles et autres obus, autant de témoins des conflits mondiaux. Dominique Zanardi, le patron du café-restaurant-musée le Tommy’s à Pozières était l’un d’eux quand il était plus jeune. Dès qu’il n’était pas à l’école, il partait dans les champs pour ramasser tout ce qu’il pouvait revendre au ferrailleur pour se faire un peu d’argent de poche.

D’abord pécuniaire, ce loisir est devenu une passion. Aujourd’hui, quand il trouve des vestiges de guerre, Dominique Zanardi les conserve précieusement. Et ironie du sort, il dresse un fossé entre ceux qui cherchent l’appât du gain au mépris de l’histoire et du devoir de mémoire et les collectionneurs.

Intarissable sur le sujet, le Poziérois explique qu’il existe deux façons de fouiller : avec un détecteur de métaux et à l’œil nu. Dans les années 1950, nombreux ont été les Picards à acquérir une sonde puis un détecteur de métal américain (une imposante machine de 10 kg) pour fouiller les champs. À l’époque, il suffisait d’acheter une carte et un timbre pour savoir où chercher en toute légalité. « Mais il ne fallait pas toucher aux avions, aux tanks et aux explosifs, précise Dominique Zanardi. Des gens ont fait fortune avec le métal, certains ont acheté leur maison grâce à ça. » Les secteurs les plus prisés étaient alors britanniques car les soldats britanniques, plus richement dotés, avaient du matériel en cuivre.

« La guerre tue encore »

Mais dans les années 1980, un arrêté préfectoral interdit l’usage du détecteur. « Certains ont abusé, ils faisaient des trous, ne rebouchaient pas et allaient dans les bois et sur les sites gallo-romains notamment », avance le patron du Tommy’s. Aujourd’hui encore, le détecteur est interdit sur les champs de bataille. Le ramassage à l’œil nu est en revanche toléré. « Dans les années 1960, des bus venant d’Albert déposaient des gens à Pozières. Chacun allait avec son sac dans les champs et revenait au café pour vendre son métal avant de repartir. Puis le café refourguait le métal au ferrailleur. Ça a donné lieu à un marché noir, chaque ferrailleur avait son secteur, des transactions se faisaient la nuit. »

Sébastien Denneulin est aussi collectionneur. Il est « tombé dans la marmite historique » comme il dit à l’âge de 12 ans, il en a aujourd’hui 39 et s’est spécialisé dans les bouteilles de la Grande Guerre (il en possède 1 300). Ce militaire à la retraite a débuté par hasard : ses parents ont possédé durant 15 ans un mobile-home à Sailly-Laurette. Pour passer le temps, il ramassait ce qu’il trouvait, des boutons, des morceaux de cuir. L’« émotion » l’a vite gagné : « À chaque fois, c’est une histoire différente. »

Aujourd’hui, les deux hommes l’assurent, les chercheurs sont moins nombreux. Et la finalité n’est plus la même. Dominique Zanardi voit de plus en plus de bus d’Anglais venir chercher un souvenir, « un objet de la vie quotidienne », sur les lieux de bataille de leurs ancêtres. Pas pour revendre donc mais pour garder une trace du passé. Lui continue, pour l’histoire. Quand des ouvriers débutent un chantier sur les lieux de bataille, il leur demande de lui mettre de côté les éventuels objets qu’ils déterreront. C’est ainsi qu’il a pu récupérer une pioche anglaise au moment des travaux de canalisation entre Ovillers et Pozières.

À Fricourt, la société de recyclage FER rachète encore du métal de la Grande Guerre. Pas tous les jours mais « régulièrement, principalement au moment des marées d’équinoxe et après les labours aux pleines lunes », détaille le directeur. La société rachète « têtes d’obus, douilles en laiton, cafus » mais fait la guerre aux « obus complets car c’est interdit et dangereux dans les aciéries ».

Sébastien Denneulin est inquiet. Avec tous les reportages sur le centenaire, il craint que des enfants ou des personnes en quête d’argent facile partent à l’aveuglette dans les champs, sans conscience du danger. Car « 100 ans après, la guerre tue encore. il ne faut pas rigoler avec les obus ». Dominique Zanardi est moins pessimiste mais étaye ces propos : « À Beaumont-Hamel, un père et son fils ont voulu tronçonner un obus. Ils sont morts. Il n’y a pas longtemps encore, il y a eu un accident à Corbie. Il faut faire attention. Un obus, une tête d’obus, une charge, on n’y touche pas. »
«La fouille est interdite»

L’AVIS D’EXPERT de Stéphane Noureux, responsable du centre de déminage d’Amiens

Il faut être clair, la fouille avec un détecteur est tout simplement interdite en Picardie. Seuls les démineurs ont une dérogation. Si quelqu’un trouve une munition, il faut qu’il fasse immédiatement un signalement au maire qui préviendra ensuite le service de déminage. Il ne faut surtout pas y toucher bien sûr. Nous effectuons près de 1 000 interventions par an. Il s’agit à chaque fois d’engins de guerre datant essentiellement de 1914-1918.

Les collectionneurs pensent connaître ces objets, mais c’est extrêmement dangereux. Ils prennent des risques inconsidérés. En 2014, il y a déjà eu deux accidents graves à cause de ces manipulations. Dans le milieu agricole, nous avons aussi eu deux accidents dus à des obus ou des grenades trouvés dans les champs.

par Emmanuelle Bobineau et Virginie Guennec

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