Le blog de Jean-David Desforges

Vestiges archéologiques : silence, on pille

19 Février 2010 , Rédigé par Jean-David Desforges Publié dans #Lutte contre le pillage

[FRANCE] Entendu sur le site france-info.com

par Caroline Caldier

Automne 2009 : le Conseil Supérieur des Antiquités égyptiennes demande au musée du Louvre de lui restituer des fragments de fresques issus d’un tombeau de l’antique Thèbes. Le motif de ce "coup de gueule" : ces vestiges ont été… pillés. L’enquête révèle qu’effectivement la provenance des objets est douteuse. Le Louvre s’exécute. Beaucoup moins médiatiques, sur notre territoire les pillages sont pourtant monnaie courante. Las de voir leurs travaux endommagés, les archéologues alarment les pouvoirs publics contre ces dégâts qui ont lieu dans l’indifférence…
Avec le vent, le froid est mordant sur le chantier recouvert d’une fine pellicule de neige. Nous sommes dans l’Oise, à la périphérie de Noyon, ancienne ville antique. Sur ce site, devrait dans quelques mois être construite une écluse sur le futur canal Seine-Nord Europe. Mais avant le début des travaux les archéologues ont investi les 75 hectares pour effectuer un diagnostic de prévention. Et en ouvrant des "fenêtres" à la pelle mécanique dans la terre gelée, ils ont déjà déterré les contours d’un complexe antique. Jean-David Desforges, responsable des opérations à l’Inrap (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives) a les yeux qui brillent derrières ses lunettes : "cela atteste d’une occupation humaine à l’époque mérovingienne". Dans l’algeco de l’Inrap en bordure du chantier, on gagne un degré de température. Mais le ton de l’archéologue est glacial. Deux jours auparavant, le 8 février, le site a été pillé. Le travail d’enquête est compromis…
"Cela fait dix-huit ans que je travaille sur le terrain, j’ai toujours connu ça", soupire Jean-David Desforges. Mais cette fois-ci il semblerait que du côté de l’Inrap, la coupe soit pleine. Equipés de détecteurs de métaux, les pillards ont "emporté vraisemblablement des monnaies, des fibules antiques et des obus de 1914-1918", selon l’Institut. "Ces pillages sont une plaie", souligne Jean-Paul Jacob, président de l’Inrap. "Nous nous trouvons face à des gens stupides et cupides" , s’emporte Jean-Paul Jacob. "Un objet retiré de son contexte perd toute sa valeur scientifique", ajoute-t-il.

Si les pilleurs prennent des risques, c’est que le jeu en vaut la chandelle
L’association Halte au pillage (Happah) souligne que le pillage se développe autant que le marché de ces détecteurs de métaux. La France compterait selon elle entre 40 et 70 000 adeptes de la détection. "Piller est pour eux synonyme de loisir, bien souvent pour enrichir leurs collections personnelles ou par goût du lucre en revendant leurs trouvailles", proteste l’Happah qui lutte contre ces "chasses au trésor". "On retrouve ensuite les objets sur les sites de ventes aux enchères en ligne. C’est assez hallucinant", déclare Jean-Paul Jacob.

Problème, selon Grégory Compagnon de l’Happah, certains objets se retrouvent plus rarement… dans des musées. Et cet archéologue de citer l’exemple du Mars de Tournus. En 2004 le musée des Antiquité Nationales de Saint Germain en Laye aurait acquis cette statue en sachant que sa provenance était douteuse. Pour l’Happah son vendeur était un pilleur connu en Bourgogne.
Les musées auraient-ils tendance à se comporter davantage en collectionneurs qu’en conservateurs ? Oui, selon Grégory Compagnon, et "les pilleurs ne font que répondre à la demande des collectionneurs". Non, pour Bruno Saunier, qui défend les choix des musées nationaux. Le conservateur reconnaît que la prise de conscience de l’importance de la "traçabilité" des objets ne remonte qu’à une quinzaine d’années. Mais il souligne également qu’aujourd’hui les acquisitions d’objets archéologiques sur le marché sont de plus en plus rares. Afin d’éviter les mauvaises surprises du type de l’affaire des fresques égyptiennes.
A la suite du pillage de Noyon, l’Inrap a demandé aux pouvoirs publics de sévir davantage contre les pillages. Au ministère on lève les yeux au ciel : en mettant des gendarmes sur tous les sites de fouilles ? Impossible. Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture et de la Communication, a demandé au Conseil national de la recherche archéologique de constituer un groupe de réflexion. Après les yeux au ciel, ce sont les soupirs… Les pilleurs ont encore de beaux jours devant eux.

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